Attaque et défense
Carl von Clausewitz
Contexte : Carl Philipp Gottlieb von Clausewitz (1780 - 1831) est un officier général et théoricien militaire prussien. Écrivain prolifique, il est l'auteur en particulier d'un traité majeur de stratégie militaire, intitulé De la guerre, publié après sa mort par sa femme en partant de ses notes. Le texte qui suit en est le premier chapitre du sixième livre.
Pourquoi s’intéresser à la stratégie militaire et à la défense lorsqu’on considère le Québec dans une position souveraine ? Les risques d’invasion autant que les opportunités de conquête sont difficilement imaginables…
Pourtant il apparaît tout naturel pour une nation qui est périodiquement victime de rapine par l’entremise de son État, de souhaiter au minimum se défendre, et ultimement triompher de ses assaillants. Car le pillage est bel et bien un acte de guerre ; les systèmes de corruption de l’État agissant comme des mécanismes par lesquels les richesses sont dérobées.
Le dossier est cependant délicat, le sujet presque tabou ; même s’il est facile de concevoir qu’un regroupement d’individus hostiles au bien commun d’une nation puisse avoir infiltré sa classe politique, de l’intérieur le constat est difficile à accepter par la population, surtout dans un régime démocratique.
Quiconque se lance dans l’élaboration d’un plan pour la défense du Québec devrait avoir à l’esprit que ce n’est pas sur des plaines, aux alentours des forteresses ni dans les forêts où le « théâtre de guerre » doit être défini, mais plutôt à l’intérieur même de l’État québécois.
—-
1. Le concept de défense
Qu'est-ce que le concept de défense ? C'est parer un coup. Quelle est alors sa caractéristique ? L'attente de ce coup. C'est là la caractéristique d'une action défensive, et c’est elle seule qui distingue dans la guerre l'attaque de la défense. Une défense absolue contredit entièrement le concept de guerre car, dans ce cas, seul l'un des belligérants ferait la guerre. Ainsi la défense ne peut-elle être que relative. Sa caractéristique s'applique donc uniquement au concept dans sa totalité, et ne doit pas être étendue à toutes ses parties. Un engagement partiel est défensif lorsque nous attendons l'avance et l'assaut de l'ennemi ; une bataille est défensive lorsque nous attendons l’attaque, c'est-à-dire l'apparition de l'ennemi devant notre position, sous notre feu ; une campagne est défensive lorsque nous attendons son incursion dans notre théâtre de guerre. Dans tous ces cas, la caractéristique de l’attente et de la parade relève du concept général, sans qu'il s'ensuive aucune contradiction avec le concept de guerre. Car il peut être avantageux d'attendre la charge contre nos baïonnettes, ou l'attaque de notre position et de notre théâtre de guerre. Mais comme on doit rendre son coup à l’ennemi si l'on voit réellement faire la guerre, cette attaque dans une guerre défensive est en quelque sorte placée sous le signe de la défense, c'est-à-dire que l’offensive que nous lançons entrera dans le concept de position ou de théâtre de guerre. On peut donc se battre de manière offensive dans une campagne défensive, utiliser offensivement ses différentes divisions dans une bataille défensive et enfin, dans une simple position défensive, accueillir la charge de l'ennemi par une volée de balles offensives. La conduite défensive de la guerre n'est pas un simple bouclier ; ce sont les coups habiles que l'on porte qui font le bouclier.
2. Avantages de la défensive
Quelle est la finalité de la défense ? Conserver. Il est plus facile de conserver que d'acquérir. En supposant que l'on dispose des mêmes moyens, il s'ensuit donc qu'il est plus facile de défendre que d'attaquer. Mais comment ce fait-il que conserver et protéger jouissent d'une plus grande facilité ? C'est parce que tout le temps que l'attaquant n'a pas mis à profit joue en faveur du défenseur. Il récolte là où il n'a pas semé. Toute cessation de l'attaque, par défaut d'appréciation, par crainte ou par inertie profite au défenseur. C'est ce qui a sauvé plus d'une fois l’État prussien de la ruine pendant la guerre de Sept Ans. Cet avantage de la défensive, résultant de son concept et de sa finalité, réside dans la nature de toute défense. On le retrouve dans la vie courante, et particulièrement dans les affaires judiciaires qui ressemblent tellement à la guerre ; c'est ce qu'exprime le proverbe latin beati sunt possidentes. Un autre avantage, profondément lié à la nature de la guerre, est le secours de la topographie, qui favorise avant tout la défense.
Après avoir défini ces concepts généraux, il est temps d’étudier plus précisément la nature du sujet.
Dans la tactique, tout engagement grand ou petit est défensif si nous cédons l’initiative à l'ennemi en attendant qu’il se manifeste sur notre front. Dès lors, nous pouvons nous servir de tous les moyens offensifs sans perdre les deux avantages de la défensive mentionnés plus haut, à savoir l’attente et la topographie. Dans la stratégie, la campagne prend d'abord la place de l'engagement, et le théâtre de guerre celle de la position ; ensuite, la guerre entière prend la place de la campagne et le pays tout entier remplace le théâtre de guerre mais dans les deux cas la défensive reste ce qu'elle était dans la tactique.
On a déjà remarqué de manière générale que la défense est plus facile que l'attaque. La défense a un but négatif, celui de conserver, et l'attaque un but positif, qui est de conquérir. Mais comme la conquête accroît le potentiel de guerre, ce que ne fait pas la conservation, il faut donc dire, très précisément, que la conduite défensive de la guerre est en soi plus puissante que l'offensive. Telle est la conclusion à laquelle nous voulions parvenir. Car, bien qu'elle soit parfaitement conforme à la nature des choses et quelle ait été confirmée des milliers de fois par l'expérience, elle va néanmoins à l'encontre de l'opinion dominante — preuve de la manière dont les penseurs superficiels peuvent embrouiller les idées.
Comme la défensive est une forme de guerre plus puissante, mais à but négatif, on ne doit naturellement l’employer que si sa propre faiblesse y oblige, et l'abandonner dès que l'on se trouve assez fort pour poursuivre un but positif. Être vainqueur par la défensive entraîne habituellement un rapport de forces plus favorable, c’est pourquoi le cours naturel de la guerre est de commencer par la défensive et de finir par l’offensive. Il est donc contraire au concept de la guerre de faire de la défensive le dernier objectif du conflit ; de même, il était tout aussi contradictoire de croire que la passivité s'appliquait aux actions défensives comme à la défensive dans son ensemble. En d'autres termes : une guerre où les victoires ne servent qu'à parer les coups sans essayer de les rendre serait tout aussi absurde qu'une bataille où toutes les directives seraient dictées par la défensive la plus absolue (la passivité).
On pourrait opposer à cette définition générale nombre d'exemples de guerres où la défense est demeurée jusqu'au bout uniquement défensive, sans le moindre projet de réaction offensive. Ce serait oublier qu'il est question ici d'une conception générale, et que de tels exemples doivent tous être considérés comme des cas où la possibilité de la réaction offensive ne s'était pas encore présentée. [...]
Après avoir défini le concept de défense tel qu'il se dégage de la guerre, et après avoir tracé les limites de la défensive, revenons encore une fois à notre affirmation selon laquelle la défensive est la façon la plus puissante de conduire la guerre.
Cela surgira très clairement d'un examen plus précis et d'une comparaison plus serrée de l'offensive et de la défensive. Remarquons pour le moment que l'affirmation opposée entre en contradiction avec elle-même et avec l'expérience. Si la forme offensive était la plus puissante, il n'y aurait alors plus aucune raison d'utiliser la défensive, puisque son but est strictement négatif ; tout le monde voudrait attaquer et la défense serait un non-sens. Mais à l’inverse, il est tout à fait naturel de vouloir parvenir à un but supérieur par des sacrifices plus grands. Celui qui se croit assez fort pour se servir de la forme la plus faible, l’offensive, peut viser un but supérieur. Celui qui se fixe un but moins important ne peut le faire que pour profiter de l'avantage de la forme la plus efficace, la défensive. L'expérience nous assure qu'il serait proprement inouï de voir sur un théâtre de guerre l'offensive menée par l'armée la plus faible et sur un autre l'armée la plus forte rester sur la défensive. C'est toujours et partout le contraire qui s'est produit. Ce qui prouve bien que les généraux, en dépit de leur inclination résolue pour l'offensive, considèrent toutefois la défensive comme la forme la plus forte. Nous expliquerons encore quelques points préliminaires dans les chapitres suivants.